mardi 4 mars 2014

TABLE DE SALON formant bureau




 TABLE DE SALON formant bureau, à toutes faces, en placage d'écaille rouge et cuivre très finement gravé. Elle présente un plateau rectangulaire orné en plein d'un indien tenant un perroquet à bout de bras. Il est assis sur une console reposant sur un tertre et il est couronné d'une coiffe à plumes, d'un sceptre stylisé et de flèches rubanées. L'ensemble reposant sur deux entablements à vases de jardin, godronnés, d'où émergent deux palmiers supportant un fronton présentant deux chinois et un oiseau de nuit. Sur les côtés des scènes exotiques à personnages dans le goût de Berain, vases, rinceaux et feuillages. 



Le plateau ceinturé d'une lingotière, se soulève et fait apparaître le bureau. La façade à abattant, dissimule un large casier, deux tiroirs et deux volets à secret découvrant un coffre de changeur, marqueté de noyer, présentant six tiroirs. La ceinture de ce meuble est ornée de lambrequins, cygnes, renards ou animaux fantastiques, dans des encadrements chinoisant. 






Les montants à côtes saillantes, supportent un piétement en gaine effilé à masques et rinceaux, réuni par une entretoise ajourée, en X. Par B.V.R.B. I Epoque Louis XIV (restaurations d'entretien) H. 69 cm - L. 87,5 cm - P. 59 cm 


Provenance: Collection Jean Bloch, vente à Paris, Me Ader, Palais Galliera, le 13 juin 1961, lot 131. 




C'est dans un contexte particulièrement difficile que débute le règne de Louis XIV, toutefois en 1660 son mariage apaise les tensions. Par la suite, les différentes guerres, de Dévolution (1667-1668), de Hollande (1672-1678) et de Succession d'Espagne (1701-1713), ainsi que les interminables campagnes de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), ponctuent un long règne au cours duquel se dessinent quasi définitivement les frontières de la France moderne. Parallèlement à ces campagnes militaires coûteuses, le roi s'engage dans des entreprises de travaux considérables, notamment l'aqueduc de Maintenon et la construction du château de Versailles, qui se veulent les symboles de son absolutisme et de la grandeur technologique et artistique de la France. Pour financer ces projets, son ministre Colbert réorganise les finances de l'état et encourage le système du profit tout en tentant de le réguler. Ainsi les différentes mesures économiques prises au cours des vingt premières années du règne, enrichissent considérablement la France, l'on assiste à l'émergence des grands financiers qui, à l'instar du roi, tendent à une existence confortable. Ce contexte économique et artistique privilégié attire les artistes et les artisans européens; la manufacture des Gobelins établie par un édit de 1667 illustre la volonté du roi et du ministre de se libérer des contraintes italiennes et de créer de grandes corporations capables de subvenir aux commandes royales et à celles de riches particuliers. Souvent d'origine flamande ou italienne, peintres, sculpteurs, orfèvres, ébénistes... convergent vers cette France ambitieuse et apportent avec eux leur savoir-faire. Dans le domaine plus spécifique de l'ébénisterie, le style Louis XIII avait été marqué par une grande sobriété et l'on avait privilégié particulièrement les placages sombres rehaussés de sculptures; voir notamment un cabinet en ébène sculpté conservé au château de Fontainebleau (illustré dans Le XVIIe siècle français, Collection Connaissance des Arts, Hachette, 1958, p.52, fig.2). 






Sous le règne de Louis XIV, l'on assiste à l'adoption définitive du décor marqueté afin d'enrichir les panneaux des meubles plaqués de bois précieux. Cette technique révèle encore les fortes influences italiennes et flamandes, dont Pierre Gole fut l'un des plus brillants initiateurs (voir les nombreux exemplaires illustrés dans Th. H. Lunsingh Scheurleer, Pierre Gole, ébéniste de Louis XIV, Dijon, 2005); puis progressivement l'esthétique française se dessine, les bois fruitiers font place à l'écaille aux teintes brune ou rouge enrichie des matériaux des plus divers et des plus rares: corne teintée, nacre, ivoire... (voir un modèle de bureau Mazarin caractéristique de cette richesse décorative reproduit dans C. Demetrescu, Le style Louis XIV, Les éditions de l'Amateur, 2002, p.133, fig.113). En parallèle un type bien particulier de marqueterie se développe et semble gagner la faveur des artisans et des amateurs, la marqueterie de métal ou «marqueterie Boulle» qui grâce à un découpage de deux plaques superposées de métal et d'écaille rend possible l'obtention d'un double motif de placage similaire permettant aux ébénistes de créer un meuble et son pendant, l'un dit «en première partie» sur fond d'écaille, le second nommé «en contrepartie» ou «seconde partie» sur fond de métal; notons qu'il était fréquent que les artisans emploient ces deux techniques sur un même meuble (voir notamment une armoire d'André-Charles Boulle conservée au musée du Louvre; illustrée dans D. Alcouffe, A. Dion-Tenenbaum, A. Lefébure, Le mobilier du Musée du Louvre, Tome 1, Faton, Dijon, 1993, p.81, catalogue n°20). Ainsi dans les dernières décennies du XVIIe siècle et au début du siècle suivant, la marqueterie domine l'ensemble de la production des ébénistes français. Certains modèles de meubles, souvent austères sous le règne de Louis XIII, se parent alors de décors luxuriants devenant ainsi, plus que des objets utilitaires, de véritables pièces artistiques. C'est notamment le cas d'une série de tables à écrire, à laquelle appartient la table présentée, qui offre certaines caractéristiques communes dans leur composition générale ou leur décor marqueté. Toutes présentent un dessin épuré à plateau et entablement marquetés, le corps du meuble supporté par quatre pieds contournés en S réunis par un entrejambe, le plus souvent ajouré; ce type de piétement sera maintes fois utilisé sur les bureaux à caissons dits «bureaux Mazarin» de la même période (voir notamment un exemplaire conservé au Nationalmuseum de Munich reproduit dans S. de Ricci, Louis XIV und Regence, Stuttgart, 1929, planche 128). Mentionnons tout d'abord un ensemble de tables dont la marqueterie polychrome semble encore fortement marquée par les créations étrangères, particulièrement par celles des talentueux marqueteurs flamands reconnus par leur extraordinaire habileté dans cet art: notamment un exemplaire passé en vente à Paris, Mes Ader-Picard-Tajan, le 8 juin 1990, lot 93; un deuxième ayant fait partie de la collection Keck dans leur luxueuse résidence La Lanterne à Bel Air en Californie (vente Sotheby's, New York, les 5 et 6 décembre 1991); un troisième en corne teintée verte passé en vente chez Sotheby's, à Monaco, le 21 mai 1987, lot 950;


 un quatrième, dont le décor s'inspire des marqueteries de marbres et pierres dures florentines, se trouvait anciennement dans la célèbre collection Patino (vente Sotheby's, le 1er novembre 1986, lot 52); enfin, plus récemment, un dernier a fait partie de la collection Jean Rossignol (vente à Paris, Artcurial, le 13 décembre 2005, lot 114). Toutefois la table proposée doit, de préférence, être rapprochée d'un second groupe de meubles dont le décor marqueté est composé d'écaille, de cuivre ou de laiton, et surtout dont les motifs enrichis d'oiseaux et de personnages exotiques dans des rinceaux, prémices de la Chinoiserie en France, empruntent leur composition à certains projets d'ornemanistes du temps devenus célèbres. Ces derniers oeuvraient tous au renouvellement des arts décoratifs du temps en intégrant notamment leurs oeuvres des motifs plus ou moins directement inspirés des créations orientales; citons Gabriel Huquier (1695-1772) dont certaines planches illustrent des scènes à personnages dans le goût de Watteau disposés sous des dais treillagés; ainsi que Jean Bérain (1638-1711), dont les modèles inspirés aussi bien du théâtre que des arts venus d'Asie, seront la principale source d'inspiration des maîtres ébénistes du temps (voir notammant deux gravures reproduites dans S. de Ricci, Louis XIV und Régence, Raumkunst und Mobiliar, Stuttgart, 1929, planches XVII et XXI). Mais surtout signalons un dessin représentant un ornement d'arabesques centré d'un personnage indien tenant un oiseau, dont la composition ressemble fortement au motif central de la table que nous proposons; ce dessin réalisé par Claude III Audran (1657-1734) appartient aux collections du Musée national de Stockholm. Quatre tables, appartenant à ce second groupe, sont répertoriées: une première est passée en vente à Paris, Palais Galliera, le 11 juin 1965, lot 194; une deuxième, provenant de la collection de Mme Derek Fitzgerald, a été vendue chez Christie's, à Londres, le 22 novembre 1963, lot 117; une troisième appartient au Museum für Kunsthandwerk de Francfort (Inv. N°3445); enfin la dernière, provenant de la célèbre collection Jean Bloch, est ici proposée à la vente; elle est la seule à présenter un compartiment inférieur dévoilant des secrets par une ouverture mécanique, prototype des meubles dit «à transformations» des règnes suivants et qui permet ainsi par ce moyen, aussi bien ludique qu'ingénieux, de former une table de travail d'un tout nouveau genre. Ce second groupe a été étudié en partie par J-N. Ronfort et J-D. Augarde dans «Le maître du bureau de l'électeur», L'Estampille/L'objet d'art, n°243, janvier 1991, p.42-75.

 Les auteurs ont pu certainement définir des caractéristiques communes à un corpus de meubles et mettre ainsi à jour un atelier d'ébénisterie jusqu'à lors demeuré inconnu, celui de Bernard Ier Van Risamburgh. Bernard Ier Van Risamburgh (vers 1660-1738), était le père du célèbre BVRB du règne de Louis XV et le fondateur d'une dynastie d'artisans en meubles active jusqu'à la fin des années 1770. Bernard Ier Van Risamburgh était originaire des Pays-Bas, il vint s'installer à Paris probablement dans les années 1680, puisque quelques années plus tard un contrat d'alloué le liant à Jean Béranger suppose qu'il dirigeait un atelier relativement important. Il travaillait alors en tant qu'ouvrier libre dans le quartier du faubourg Saint-Antoine. 

Sa date de maîtrise reste inconnue, mais son inventaire après décès apporte de précieux renseignements, notamment le fait que l'ébéniste employait encore en 1738 des panneaux en marqueterie Boulle pour décorer ses meubles, et l'importance de son atelier qui comportait sept établis, signe d'une activité florissante. Il reçut certainement quelques commandes importantes pour Maximilien II Emmanuel, prince électeur de Bavière (1662-1726), particulièrement un majestueux bureau surmonté d'un gradin et d'une pendule qui figura longtemps dans les collections des ducs de Buccleuch en Angleterre et qui est exposé de nos jours au musée du Louvre; et il est probablement l'auteur de la somptueuse commode de Louis-Charles de Machault, père du célèbre ministre de Louis XV: Jean-Baptiste de Machault d'Arnouville (voir J-N. Ronfort et J-D. Augarde, op.cit., janvier 1991, p.44 et 49)


source Binoche et Giquello

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