jeudi 30 janvier 2014


Important cartel à musique en marqueterie d'écaille brune et de laiton gravé, à motifs de rinceaux, feuillagés et fleurs ; le cadran en bronze doré à cartouches émaillés bleu et noir sur fond blanc contenant des chiffres romains et arabes surmonté d'un tertre rocaille surplombé d'une figure de Chinois ; la partie inférieure ornée aux angles de figures de putti avec au centre un masque sinisant dans un entourage de guirlandes, feuillages et palmettes stylisées ; le cul-de-lampe à têtes de bélier et grenade éclatée ; un ressort signé Buzot 1738.  Le cadran et le mouvement signés GOHIER A PARIS.  Probablement par François Gohier Époque Louis XV, vers 1735-1740 Hauteur : 148,5 cm (Petits accidents et manques, un petit cartouche manquant) 

 Référence bibliographique : J.-D. Augarde, Les Ouvriers du temps, éd. Antiquorum, Genève, 1996 


 Les Goyer sont une dynastie d'artisans bien connus au XVIIIe siècle. Dans un ordre chronologique, on répertorie François Goyer, reçu maître ébéniste en 1740 puis son fils Jean, reçu maître en 1760.  Ce dernier a été formé à la fois dans l'atelier de son père pour apprendre l'ébénisterie mais aussi dans celui de Jean-Joseph Saint-Germain où il apprit le métier de fondeur-ciseleur. Quelques années plus tard il opta comme on le lui proposait pour l'activité de ciseleur qu'il cumula après 1776 avec celle de doreur. Ce cartel très original par la richesse de son décor de bronze est également l'illustration de la continuité de l'usage de la marqueterie Boulle dans les années 1730 et 1740.  On y retrouve notamment la tête de Chinoise au chapeau également utilisée par Charles Cressent dans les mêmes années (voir A. Pradère, Charles Cressent, Sculpteur, ébéniste du roi, éd. Faton, Dijon, 2003, p. 173) ainsi que les têtes de béliers que Jean Goyer reprit sur ses célèbres petits régulateurs (S. Eriksen, Early Neo-classicism in France, Londres, 1974, no 107).  L'étude de ce cartel nous fait entrer de plain-pied dans la dimension conflictuelle des relations entre les différentes corporations au XVIIIe siècle. Le cas des horlogers est assez intéressant à ce titre. 
Le maître horloger n'intervenait qu'au moment de l'assemblage des multiples pièces d'un mouvement, réalisées par un grand nombre d'ouvriers libres n'appartenant à aucune corporation. Jean-Dominique Augarde mentionne de plus la vente de mouvement en blanc , signifiant que l'horloger qui se chargeait de sa commercialisation avait tout le loisir d'inscrire son propre nom.   Dans ce contexte et connaissant l'agressivité professionnelle des Goyer, il semble parfaitement envisageable de considérer que l'un des Goyer, probablement François, ait pu réaliser ce cartel entre 1735 et 1740, marqueterie et bronzes (avant même sa maîtrise), fait fabriquer le mouvement, apposer ses signatures et le vendre directement.  Cette hypothèse est renforcée par deux événements. Un document conservé aux Archives nationales à Paris rapporte un conflit entre François Goyer et Claude-Joseph Desgodets, lequel obtint gain de cause après avoir accusé Goyer d'avoir acheté une pendule, fait surmouler les bronzes et les avoir exploités. On sait également que Jean Goyer disposait d'un atelier d'horlogerie (vente de l'atelier à son fils).  D'autre part, on relève l'existence de deux pendules portant au cadran le nom de Goyer et datant du milieu du XVIIIe siècle, l'une d'entre elles, un cartel, entièrement réalisée en bronze (vente Sotheby's Monaco, les 14 et 15 juin 1981, lot 201 et vente Christie's New York, le 13 juin 1985, lot 22).  



Ces deux objets viennent donc à l'appui de la théorie selon laquelle les Goyer prenaient de grandes libertés avec la stricte observance des règles en vigueur.
 François Goyer profitait ainsi très vraisemblablement d'un certain flottement dans l'organisation et le contrôle des corporations qui ne se structurèrent que progressivement dans le courant du XVIIIe siècle.  
En effet, l'enregistrement des nouveaux statuts des professions de menuisier et d'ébéniste, instaurant l'obligation d'estampiller et le contrôle de la jurande, n'intervint qu'en 1751. 

Par ailleurs rappelons qu'un ouvrier libre avait toujours le recours de vendre directement au client final ou à un marchand mercier, les contrôles n'existant qu'au stade de la revente. Il est donc très probable que Goyer réalisât complètement ce cartel au mépris des usages de la profession en s'inspirant directement des plus belles réalisations de son époque, notamment les oeuvres très abouties de Noël Gérard ou de Jean-Pierre Latz.  
PFD



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