mardi 4 décembre 2012

Exceptionnel cabinet. Attribué à Pierre Gole (1620-1685). Époque Louis XIV

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Exceptionnel cabinet. Attribué à Pierre Gole (1620-1685). Époque Louis XIV. Photo courtesy Europ Auction
 
 
 
en bois plaqué d'ébène, bois teinté, ivoire, laiton et argent reposant sur un piètement présentant deux tiroirs simulés et six pieds reliés par une entretoise. Il ouvre, en partie supérieure par un abattant dévoilant un miroir ; en façade, par deux vantaux ornés d'une riche marqueterie de bois fruitiers figurant des vases fleuris dans des rinceaux. Ils découvrent une série de neuf tiroirs, disposés quatre à quatre autour d'un portique architecturé. Celui-ci est constitué de deux vantaux en argent sculptés de deux amours musiciens, alternant avec des colonnettes incrustées de rinceaux. Le fronton est surmonté de deux figures féminines en argent et encadrent des armoiries. La perspective derrière le portique est composée de huit tiroirs, disposés quatre à quatre, et de miroirs dans le fond. H 178, L 118, P 52 cm (Restaurations d'usage). Estimation: 150 000 - 200 000 €
Bibliographie: Th. Lusingh Scheurleer, Pierre Gole ébéniste du roi, éditions Faton, Dijon, 2005.
Les armes figurant sur le cabinet sont les armes d'alliance de Balbian (province d'Utrecht) et de Oem Van Wyngaarden, (province de Hollande). Devise: " de leeuw is bevrydt met groene zooden ". Ce cabinet datable de la seconde moitié du XVII° siècle rappelle, par la qualité de son décor végétal, les ouvrages marquetés par les artisans privilégiés du roi Louis XIV travaillant aux Gobelins, tel Pierre Gole. Ce dernier, né en 1620 en Hollande, fait son apprentissage à Paris et devient en 1651 ébéniste du Roi, à la majorité de Louis XIV. Les meubles qu'il réalise en marqueterie fl orale pour le roi et la cour figurent aujourd'hui dans les collections publiques les plus prestigieuses.
 
 
 
 
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Un cabinet très similaire à celui-ci est conservé au Musée des Arts Décoratifs à Paris. Les cabinets, lointains héritiers des barguenos espagnols, se retrouvent d'abord en Flandres dans les possessions de la Couronne d'Espagne. De cet héritage sans doute même mauresque, ils conservent l'apparence: un piétement supportant une caisse à ouvertures multiples, fermée par un plateau, très tôt remplacé par des portes. Il garde sur les côtés deux poignées. Le cabinet devient au tournant du XVI° siècle le meuble incontournable au point de symboliser le mobilier du Siècle d'or hollandais ou même français. C'est à travers lui que se révèlent les premiers "ébénistes", qui travaillent les précieux bois exotiques. En effet, la mode d'un premier XVII° siècle s'impose avec des panneaux ouvragés, à motifs géométriques ou en bas relief, d'ébène ou de bois noirci. Mais dès avant le milieu du siècle, les ébénistes utilisent de nouvelles techniques et se lancent dans la marqueterie. Ainsi à l'austérité (relative) des Réformés des Provinces-Unies s'oppose une vision plus baroque où les couleurs remplacent le noir monochrome. La France des lendemains de la Fronde accueille des artisans italiens ou nordiques, du Limbourg ou de Thuringe. Les premiers ont le savoir-faire de leurs ancêtres, réalisant des marqueteries in tarsia, où on "bouche" des cavités creusées dans un panneau avec des morceaux rapportés. Les seconds utilisent des placages: sur une planche viennent s'assembler les éléments prédécoupés, à la façon de nos modernes puzzles. Les deux techniques coexistent et se complètent. On adjoint aux bois naturels, des bois teintés, voire d'autres matériaux, ivoire, écaille, métaux... La technique devient virtuose, lorsque notre ébéniste utilise comme ici le jeu de la partie-contre-partie: les deux panneaux en façade présentent le même décor, mais les tonalités sont inversées.
Le décor est découpé en même temps dans des feuilles de placage, et recomposé ensuite avec les différentes essences. Cinquante ans plus tard, André-Charles Boulle, originaire lui aussi de cette Europe du Nord, utilisera cette même technique avec de l'écaille et du laiton. La marqueterie de notre cabinet est composée sur ses portes d'un décor de bouquets de fleurs dans des vases, qui semble directement inspiré des natures mortes flamandes. Ces dernières, reprises par des peintres français, comme Jean-Baptiste Monnoyer ou Nicolas Baudesson, offrent à leurs contemporains des messages philosophico-religieux. Les fleurs, déjà ouvertes sont un symbole de la brièveté de la vie, parfois rappelée par des accessoires plus morbides, du papillon à la tête de mort.
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Détail d'une peinture d'Anne Vallayer-Coster, illustré dans l'ouvrage de John Whitehead. Photo courtesy Europ Auction
Notre cabinet est représentatif de son époque. Meuble riche, meuble d'apparat, il annonce, lorsque l'on l'ouvre, la fierté de ses commanditaires. Patriciens protestants, ces derniers n'ont pas hésité à arborer, gravées sur une plaque d'argent les armes de leur famille, sommées d'un casque et d'un tortil de baron, et accolées de deux renommées à l'antique. Le théâtre, coeur du cabinet, se veut éblouissant, composé de jeux de miroirs, et d'un dallage d'ivoire et d'ébène, les parois avec des obélisques d'ivoire teinté vert. Ses tiroirs, garnis de soie cramoisie galonnée d'argent, sont les réceptacles des papiers importants comme des bijoux. Le cabinet est le meuble précieux de la maison. Véritable manifeste, notre cabinet oscille cependant entre deux traditions. Il demeure proche de l'idéal classique des meubles flamands, par sa structure et sa décoration quasi-mystique, mais son décor éblouissant, et de virtuosité et de couleurs, en fait déjà un meuble français du Grand Siècle.
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Cabinet conservé au Musée des Arts Décoratifs, Paris. Photo courtesy Europ Auction

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