dimanche 10 juin 2012

L'étendue de la production d'André Charles Boulle est difficilement imaginable.
Les documents que l'on connaît, notamment l' "acte de délaissement" de 1715 et l'inventaire après décès de 1732, fournissent des listes interminables auxquelles s'ajoutent les inventaires de quelques-uns des principaux clients de l'ébéniste et les catalogues de vente de leur mobilier. Malheureusement, dans la plupart des cas, les descriptions demeurent trop imprécises pour être appliquées avec certitude aux meubles qui subsistent aujourd'hui, d'autant qu'aucun d'entre eux n'est signé, l'estampille n'étant pas en usage à l'époque.

Deux meubles seulement, grâce à des documents d'archives, sont identifiés de façon incontestable. Il s'agit de la paire de commodes exposées aujourd'hui dans la chambre de Louis XIV au château de Versailles mais qui, en fait, furent exécutées en 1708 pour le Grand Trianon : "Versé 3 000 livres à A.C. Boulle pour deux bureaux qu'il fait pour le palais du Trianon" Le nom de bureaux qui leur est donné ne doit pas surprendre. La commode est alors un meuble nouveau qui se substitue progressivement au cabinet du XVIIème siècle. La structure hybride des meubles en question, sortes de coffres supportés par huit pieds cambrés réunis deux à deux, témoigne de recherches non encore abouties. Mais la marqueterie de cuivre et d écaille comme les bronzes, en particulier les femmes ailées qui ornent et protègent somptueusement les quatre angles, sont d'une qualité exceptionnelle. En 1790, les deux commodes (c'est ainsi qu'on les désigne désormais, mais en précisant : "de forme ancienne") sont envoyées au Garde-Meuble puis attribuées, un peu plus tard, à la bibliothèque de l'Institut, d'où le nom de commodes "mazarines "qui les désignera désormais. Elles y resteront jusqu'à leur retour à Versailles. Voici la description de l'une d'entre elles, rédigée au XVIIIème siècle : "
Une belle commode de marqueterie de cuivre et d'écaille noire à deux tiroirs, ornée de moulures, feuillages, entrées de serrures et anneaux de bronze doré, aux coins sont quatre sphinx ailés, aussi de bronze doré, terminés d'une patte de lion, avec feuillages ; le dessus de la commode de marbre griotte rougeâtre veiné de blanc (...)."

De nombreuses attributionsUn certain nombre d'autres meubles sont attribués à Boulle pratiquement sans hésitation. C'est le cas, au musée du Louvre, des grandes armoires et d'une paire de commodes en forme de coffre, toujours plaquées d'ébène marquetée de cuivre et d'écaille. Ces meubles proviennent, en dernier lieu, du palais des Tuileries ou du château de Saint-Cloud. Deux des armoires, autrefois dans les collections d'Hamilton Palace, sont ornées identiquement de deux figures en bronze, dites du Temps et de la Sagesse, que l'on retrouve d'ailleurs sur d'autres meubles. Elles s'inspirent directement d'un dessin du début du XVIIIème siècle que conserve le musée des Arts décoratifs et qui pourrait être de Boulle. Le Louvre encore possède le bureau à pendule de l'Electeur de Bavière Maximilien-Emmanuel, peut-être commandé lors de la visite de l'atelier de Boulle par ce dernier en 1723.

Plusieurs musées étrangers, dont le Victoria and Albert Museum et la Wallace Collection, l'un et l'autre à Londres, possèdent des meubles sortant, selon toute probabilité, de l'atelier du grand ébéniste. Citons, à la Wallace Collection, un meuble qui correspond parfaitement à une description figurant dans l' "acte de délaissement" cité plus haut : "(...)
une grande armoire de marquetterie et de bronze à deux portes séparées par une pendule à secondes (...) faitte et preste à dorer (...)."

Répliques, copies, interprétations


Boulle a très vraisemblablement repris lui-même certains de ses modèles à succès. On connaît des répliques des commodes "mazarines" qui peuvent avoir été réalisées dans son atelier et sous sa direction. Beaucoup d'autres meubles typiques de Boulle sont dans ce cas. Mais rien ne prouve qu'ils ne soient pas l'œuvre d'un de ses fils ou d'autres ébénistes, Levasseur, Dubois et Montigny en particulier, qui ont travaillé dans sa manière, imitant ou interprétant ses dessins, parfois jusque sous le règne de Louis XVI. Ainsi de la série des cabinets (les uns ornés de chutes de médailles en bronze, les autres de figures allégoriques) et des bibliothèques basses (bas d'armoire), meubles maintes fois restaurés mais aussi copiés, au cours du XVIIIème siècle, notamment par Etienne Levasseur. Ainsi encore des tables consoles à six pieds réunis par une entretoise, directement issues d'une des planches des Nouveaux desseins publiés par Mariette. Une vingtaine d'exemplaires de ce meuble sont connus, avec des variantes, le plateau étant diversement orné de motifs de marqueterie de cuivre et d'écaille ou encore recouverts de cuir ou d'un marbre. Certaines de ces consoles portent l'estampille de Jacques Dubois ou d'Etienne Levasseur, ou encore de Jean-François Leleu (Wallace Collection) ; sur une autre, figure une étiquette du marchand-ébéniste Séverin, vantant ses mérites "pour la parfaite restauration des meubles du célèbre Boulle" (meuble vendu à Monaco le 22 juin 1986).

Dans la lignée des meubles réalisés d'après les Nouveaux desseins figurent encore des bureaux plats reposant sur six pieds, proches, par leur structure un peu hybride et compliquée, des commodes "mazarines". Un de ces meubles porte l'estampille de Jacques Dubois (collection Asbusham, vente à Londres, 26 juin 1953) et pose à nouveau le dilemme : restauration ou copie ?


De grands bureaux plats, dans leur forme devenue classique, à quatre pieds cambrés, des horloges monumentales, au mouvement signé habituellement des horlogers Gaudron ou Thuret, des tables de salon, des coffres à bijoux, les uns et les autres revêtus de l'habituelle marqueterie de cuivre, d'écaille, parfois de corne teintée, allongent la liste de ces meubles qui ont pu naître dans l'atelier des Boulle (le père ou les fils), être restaurés ou vendus ultérieurement par d'autres ébénistes, ou encore transformés, voire tout simplement copiés. Les catalogues de vente du XVIIIème siècle mentionnent souvent des "meubles de Boulle" sans autre précision.

On retrouve de nos jours ces meubles livrés aux enchères à maintes reprises. Il s'agit des modèles faisant partie, pour la plupart, des grandes séries connues comme les commodes coffres du musée du Louvre, les médaillers de Versailles ou encore les bureaux plats, certains avec chutes d'angle à espagnolette, les tables-consoles à six pieds, les gaines, les torchères, etc., habituellement présentés sous la mention "attribué à Boulle".

Il faut enfin se souvenir que la marqueterie de Boulle connut un énorme succès au XIXème siècle et qu'à côté des interprétations très reconnaissables de l'époque Napoléon III, de grands amateurs firent exécuter des copies à l'identique de quelques meubles célèbres par ou attribués à Boulle lui-même. Citons à titre d'exemple les deux reproductions du bureau de l'Electeur de Bavière (dont l'original, comme nous l'avons signalé, se trouve au musée du Louvre) réalisées en 1855 - 1857 pour Lord Hertford. Une de ces copies appartient aujourd'hui à la Wallace Collection de Londres.











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